Top 10 des assassinats politiques de la 5e République, vive la démocratie

On vient de fêter les 60 ans de la Cinquième république. On vante notre régime pour sa stabilité, sa capacité d’adaptation, tout ça tout ça. Mais on oublie qu’au cours des 60 dernières années, notre belle et chère république minée par la corruption a été le théâtre d’un nombre incroyable d’assassinats politiques, parfois maquillés en accidents ou en suicides, en lien avec les affaires extérieures et intérieures du pays. Et il n’y a pas à s’en réjouir.

1. Robert Boulin, un drôle de suicide

Qui était-il ? Robert Boulin était un gaulliste historique qui avait occupé des responsabilités gouvernementales pour le général de Gaulle, Georges Pompidou et VGE.

Quels sont les faits ? On retrouve le cadavre de l’ex-secrétaire d’Etat noyé dans 50 centimètres d’eau le 30 octobre 1979. Boulin est bourré de somnifères et son visage est étrangement tuméfié.

L’enquête : Dans un premier temps, l’enquête conclut au suicide, mais la famille de Boulin conteste cette version, la victime ne présentant aucune prédisposition suicidaire. On classe, cependant assez vite, trop vite.

Ce qui est troublant : Boulin avait le visage tuméfié, ce qui laisse entendre qu’il avait été passé à tabac. Par ailleurs, l’autopsie a été faite à la va-vite et de nombreux éléments de l’enquête ont été occultés. Ecarté du pouvoir, Boulin s’apprêtait à faire des révélations sur des sources de financement illicites du RPR. Dans ce pseudo-suicide, la responsabilité du SAC, le service secret bourré de barbouzes servant les intérêts gaullistes et proche du milieu, est très probable.

2. L’assassinat de Joseph Fontanet

Qui était-il ? Grand figure de la démocratie chrétienne, Joseph Fontanet avait été plusieurs fois ministre sous George Pompidou, notamment de l’Education et du Travail. Il s’était depuis retiré de la politique et avait essayé de monter un journal sans vraiment y parvenir. Il s’investissait également dans des entreprises visant à aider les collectivités locales dans leurs missions.

Quels sont les faits ? Le 1er février 1980, Fontanet est abattu alors qu’il s’apprête à monter dans sa voiture d’une balle par un commando mobile. Peu après, un pseudo-commando révolutionnaire revendique l’attentat, mais la piste n’est pas crédible. Blessé, Fontanet meurt le lendemain à l’hôpital.

L’enquête : La police élimine une à une toutes les revendications du meurtre en raison de leur faible crédibilité et considère que Fontanet a été tué par hasard par un gang de marginaux violents surnommé la bande à Thérèse, lesquels se seraient vantés du meurtre auprès de codétenus.

Ce qui est troublant : L’arme utilisée pour assassiner Fontanet, du 11.43, est utilisée par des tueurs professionnels ; le membre de la bande à Thérèse ayant confessé le crime se suicide en prison peu après avoir effectué ses révélations. Enfin, la villa des Fontanet est cambriolée quatre fois dans les mois qui suivent la mort de l’ancien ministre, dont une fois par un proche du Gang des Lyonnais, organisation criminelle proche du SAC, à l’heure où Fontanet était concerné par la faillite d’un casino d’Annecy suite à des accusations vérifiées de malversations.

3. L’assassinat de Jean de Broglie

Qui était-il ? Député de l’Eure, prince de son état et cousin de VGE, Jean de Broglie était connu pour sa probité et mettait son nom au service d’amis entrepreneurs qui se servaient de son entregent pour monter des boîtes aux activités pas toujours très très légales.

Quels sont les faits ? Le 24 décembre 1976, Jean de Broglie est assassiné de deux balles dans la nuque alors qu’il sort de chez son conseiller juridique. Bam. Bam.

L’enquête : Elle va très très très vite. Quelques heures à peine après la mort de de Broglie, le ministre de l’Intérieur lui-même annonce à la télévision le nom des coupables. Ce serait le conseiller juridique de de Broglie, Pierre de Varga, qui aurait commandité son assassinat, car il se rebiffait contre un montage financier impliquant plusieurs personnalités peu recommandables. De Varga aurait été aidé par un inspecteur de police. On envoie tout le monde au procès.

Ce qui est troublant : De nombreuses choses, à commencer par la présence, plusieurs jours avant le crime, de voitures appartenant aux Renseignements généraux dans la zone de l’assassinat. Ainsi d’ailleurs que la scène de crime elle-même, plusieurs témoins affirmant que de Broglie a été tué de face alors même que les balles retrouvées dans le cadavre l’avaient pénétré de dos. Les spécialistes s’accordent à penser que de Broglie a fait l’objet d’un assassinat politique en lien avec du trafic d’armes vers l’Afrique.

4. L’assassinat du juge Renaud

Qui était-il ? Incorruptible juge d’instruction bien décidé à mettre à mal le gang des Lyonnais malgré ses accointances politiques, le juge Renaud était un homme traqué qui recevait de nombreuses menaces de mort. Ses méthodes musclées et sa propension à flirter avec les règles de la justice pour coincer les truands en font un ennemi particulièrement retors pour le gang des Lyonnais.

Quels sont les faits ? Le 3 juillet 1975 à 3 heures du matin, alors qu’il revient de boîte de nuit, Renaud est assassiné par un commande professionnel au volant d’une Audi volée. Les hommes portent des cagoules et prennent la fuite.

L’enquête : Elle piétine pendant 17 ans jusqu’à ce qu’un juge soit tenu de prononcer une ordonnance de non-lieu, faute de pouvoir établir la responsabilité du gang des Lyonnais, largement connue, en off, par la police et la justice locale.

Ce qui est troublant : Le gang des Lyonnais comprenait de nombreux membres du SAC qui disposaient du précieux sésame donnant accès aux ors de la République et offrait une relative impunité à ses détenteurs. De fait, il y a fort à parier que la mort du juge Renaud est intimement liée aux attaches très fortes entre le grand banditisme et les partis politiques (le RPR pour ne pas le citer) : Renaud enquêtait précisément sur le versement d’une partie du butin réalisé suite au braquage de l’hôtel des Postes de Strasbourg au parti gaulliste.

5. La mort de Michel Baroin

Qui était-il ? Grand maître du Grand Orient de France, touche-à-tout prodige, proche de Chirac et de Rocard, membre de la DST, il devient patron de la GMF, la mutuelle des fonctionnaires, qu’il réforme en profondeur en multipliant les investissements. Il acquiert notamment la Fnac ou un terroir bordelais. Devenu maire de Nogent-sur-Seine, il nourrit des ambitions politiques fortes et envisage de se présenter à la présidentielle de 1988 pour y incarner une troisième voie.

Quels sont les faits ? Le 5 février 1987, son avion décolle de Brazzaville. L’avion est en parfait état et le pilote très expérimenté. Pourtant, peu après, l’avion s’écrase alors qu’il survole le Cameroun.

L’enquête : Elle conclut à un accident. Tout simplement.

Ce qui est troublant : On ne comprend vraiment pas ce qui aurait pu provoquer l’accident. Par ailleurs, durant l’année 1986, Michel Baroin avait été l’objet de curieuses coïncidences : un attentant perpétré dans une Fnac près de laquelle se trouvait l’homme d’affaires et d’Etat, revendiqué par l’Iran, un an, tout pile avant sa mort. Et la mort de sa fille, Véronique, fauchée par une voiture sans que le coupable soit arrêté… Surtout, Baroin était en charge des affaires africaines au moment du montage d’Eurodif, une entreprise spécialisée dans l’enrichissement de l’uranium. Or, Eurodif fournissait de l’uranium enrichi à l’Iran, du moins jusqu’à la prise du pouvoir par Khomeini, lequel cherchait à faire pression sur les autorités françaises pour que celles-ci honorent le contrat malgré le changement de régime. Et Baroin était un opposant farouche à l’idée de fournir à la République islamique iranienne une capacité nucléaire.

6. Le meurtre de Henri Curiel

Qui était-il ? Militant anti-fasciste et alter-mondialiste franco-égyptien, Henri Curiel avait participé à la résistance contre les armées de Rommel et séjourné en prison. Dans les années 40 et 50, il était un militant anti-colonialiste et marxiste et, expulsé d’Egypte, il se réfugie en France où il apporte son soutien à tous les mouvements révolutionnaires, y compris le FLN pour qui il sert de porteur de valises. Investi dans les premiers processus de paix entre Israël et la Palestine, il est aussi l’animateur du mouvement Solidarité qui forme et aide les mouvements indépendantistes et révolutionnaires partout dans le monde. Curiel est l’une des figures honnies de l’OAS et de l’extrême-droite française.

Quels sont les faits ? Accusé par l’extrême-droite d’être un agent du KGB, Curiel est sous la menace constante des groupuscules anti-communistes. Le 4 mai 1978, il est abattu par un commando de 4 hommes alors qu’il se trouve dans sa cage d’escalier.

L’enquête : Elle conclut à les responsabilité de l’OAS, qui a revendiqué le crime.

Ce qui est troublant : René Resciniti de Says, un activiste d’extrême-droite, a confessé des années plus tard dans un livre-témoignage avoir abattu Henri Curiel sur ordre du Service d’action civique. L’enquête a été rouverte en 2018.

7. L’attentat contre François Duprat

Qui était-il ? Intellectuel d’extrême-droite, négationniste et antisémite, François Duprat est le fondateur des Cahiers européens, une revue de référence de la mouvance nationaliste extrême en Europe. Il est aussi un des fondateurs du FN, aux côtés de Le Pen et une figure importante de l’extrême-droite française. Par ailleurs, Duprat a été soupçonné d’entretenir des liens étroits avec les RG et la DST auprès de qui il aurait fait oeuvre d’indicateur.

Quels sont les faits ? Le 18 mars 1978, entre les deux tours des législatives, sa bagnole, piégée, explose.

L’enquête : La police n’a pas été en mesure de déterminer qui étaient les coupables de l’attentat et l’affaire a fait l’objet d’un non lieu.

Ce qui est troublant : Son lien avec les services secrets et notamment avec les organisations secrètes irakiennes laisse entendre qu’il aurait pu être assassiné pour le faire taire. Des organisations concurrentes d’extrême-droite pourraient également être impliquées.

8. René Lucet, suicidé de deux balles dans la tête

Qui était-il ? Directeur de la CPAM des Bouches-du-Rhône très étiqueté à droite, il est pressenti pour devenir ministre des Affaires sociales avant que l’alternance politique ne mette fin à ses ambitions. Dans la région marseillaise, il cherche à assainir les finances de la Caisse en mettant fin à des pratiques de financement occulte en lien avec le milieu des gangsters et des partis politiques. Bref, il faisait chier tout le monde.

Quels sont les faits ? Le 4 mars 1982, René Lucet est retrouvé mort de deux balles dans la tête.

L’enquête : L’enquête conclut à un suicide. Sans rire. De deux balles dans la tête.

Ce qui est troublant : Ses activités, ainsi que les circonstances de son pseudo-suicide et les négligences de l’enquête (plusieurs éléments, comme la présence de poudre ou non sur les mains du mort n’ont pu être établies suite à de graves erreurs des policiers), laissent entendre que l’assassinat de Lucet a été maquillé en suicide.

9. Les défenestrés des frégates de Taiwan

De quoi parle-t-on ? L’affaire des frégates de Taiwan est une affaire d’Etat : Thomson CSF, entreprise publique, devait fournir à Taïwan des frégates militaires pour un montant de 500 millions d’euros en 1991. Or, à l’occasion de cette vente, en plus des commissions usuelles, des dignitaires français ont touché d’importantes rétrocommissions, ce qui était parfaitement interdit.

Quels sont les faits ? 5 personnes proches de l’affaire (ingénieurs chez Thomson, agents des services secrets ayant travaillé à Taiwan, employés de la banque ayant servi d’intermédiaire pour le versement des commissions) sont retrouvées mortes, pour la plupart suicidées par défenestration.

L’enquête : Suicides ou accidents. On ne va pas plus loin.

Ce qui est troublant : La vague de morts, notamment celle de Thierry Imbot, un agent de la DGSE qui suivait à Taïwan les dossiers économiques français, ne peut pas être une coïncidence, d’autant qu’Imbot avait pris rendez-vous avec un journaliste à qui il comptait faire des révélations sur l’affaire le lendemain.

10. L’assassinat de Yann Piat

Qui était-elle ? Députée frontiste du Var, Yann Piat quitte son parti d’origine pour rejoindre l’UDF au début des années 1990. Elle est une figure de proue de la lutte anti-corruption sur la Côte d’Azur et dénonce notamment la collusion entre les milieux mafieux et la classe politique locale.

Quels sont les faits ? Le 25 février 1994, deux motards tirent sur la bagnole dans laquelle se trouve la députée.

L’enquête : L’enquête privilégie la piste mafieuse. Ce sera le patron d’un bar de Hyères, où Yann Piat comptait se présenter aux municipales de 1995, qui sera désigné comme le commanditaire, quand des mafieux locaux d’une vingtaine d’années seront reconnus coupables d’avoir exécuté la députée.

Ce qui est troublant : De nombreux observateurs estiment que le milieu n’était pas seul responsable de cet assassinat. Une deuxième équipe, liée aux milieux politiques locaux, aurait été mobilisée pour s’assurer que la députée ne s’en sortirait pas. Outre l’engagement de Yann Piat contre les pratiques mafieuses de la classe politique locale, ce sont les gesticulations de la victime autour du projet de construction d’un aéroport à Hyères qui auraient motivé son assassinat.

60 ans de stabilité et de plaisir.

via topito.com